Entrevue avec Franck DEMAY : Un homme libre et engagé

Il est des rencontres de vie qui nous marquent. Elles impriment ce je ne sais quoi de quasi inexprimable pour lequel nul mot ne semble approprié, à une exception près, nous savons que cette rencontre fait écho à une part de nous-mêmes, qu’il s’agisse de nos propres combats, nos élans, notre regard sur le monde ou encore et plus simplement parce que nous y retrouvons nos valeurs, notre sensibilité. Nous nous sentons alors proches et presque rassurés, rompant un instant avec cette solitude intérieure parfois ressentie, comme si être en phase avec l’autre et partager ses idées profondes et aspirations devenait un luxe.

Pourtant cette cohésion de l’esprit existe, elle fait jaillir les ambitions les plus nobles, l’espoir du possible dans ce monde si fragile, devenu vecteur d’inquiétude, de vulnérabilité, de doutes.
Lorsque vous rencontrez Franck Demay, vous éprouvez cette proximité, ce 5 sur 5 sur les actes nécessaires et essentiels pour que ce quatrième ciment de notre république, la solidarité, puisse s’exercer pour le bien commun. Voilà un homme  déterminé qui n’a de cesse de regarder devant lui, de regarder loin, vers cet ailleurs qui nous interpelle et parfois nous effraie, tant les grands de ce monde l’ont rendu imparfait. Lui, n’obéit qu’à ses convictions intimes, sa foi dans autrui, cette mission qu’il s’est fixée pour que l’humain soit au centre des préoccupations majeures, trop souvent occultées par deux grands corrupteurs de l’âme : le pouvoir et l’argent.

Franck Demay est journaliste depuis trois bonnes décades. Il occupe, à ce titre, un poste d’observation qui le place au plus près des réalités, mais cette vocation il ne l’a pas embrassée par hasard. Elle a germé très tôt sur les bancs de l’IEP (Institut d’Etudes Politiques) de Toulouse, où ses choix ce sont naturellement orientés vers la communication et le journalisme, comme inscrits dans une logique. Cette volonté  d’orientation, affirmant  déjà d’un esprit porté par le désir d’aller au-delà du « politis » au sens Aristotien du terme, se réservant le droit de bousculer l’ordre établi et susciter la réflexion en usant utilement de provocation. Ce fut le cas avec son journal d’étudiant, le Piaf, lequel affichait une certaine liberté de ton.

Ce métier, souvent décrié par le grand public, il le connaît sous de multiples facettes. Il a collaboré à plusieurs organes de presse nationaux, comme Libération, le Monde, l’Humanité,  officié au sein du journal La Croix huit années durant, servi de sa plume de grands quotidiens régionaux comme la Dépêche du Midi ou encore le Midi Olympique. Il aurait pu se contenter de poursuivre dans la presse écrite, s’appuyant sur sa légitimité acquise de journaliste, mais céder à la facilité ne correspondait en rien à la personnalité de cet  homme à défis.

Sa conception du journalisme, sa lucidité, son sens de la pertinence ou de l’impertinence et son besoin d’éthique doublé d’une vision de l’exercice journalistique avec ses droits et ses devoirs, ses libertés et ses responsabilités, l’ont toujours poussé à aller plus loin. A moins qu’il ne s’agisse d’une remise en question permanente, tout d’abord vis-à-vis de lui-même mais aussi au travers des impulsions qu’il a souhaité créer, notamment à l’école de journalisme de Toulouse, dont il sera le directeur des Etudes pendant plusieurs années. Sa passion pour le métier, son désir de partage, lui donnent l’opportunité de former une nouvelle génération de journalistes, avec en filigrane une nouvelle gestion de l’information, sous-tendue par l’idée que les médias assument, à l’égard des citoyens et de la société, une responsabilité morale.
L’élan imprimé portera ses fruits puisque L’école obtient son agrément en 2001 et figurera, sept ans plus tard, dans le top 5 des meilleures écoles nationales. A cette époque des circonstances familiales douloureuses l’obligent  à reconsidérer sa vie, son avenir. Il réalise  que sa position de formateur, si réussie soit-elle,  l’a écarté de ce qu’il aime faire, produire, et que tout cela lui manque. Alors lui vient l’idée de valoriser le travail réalisé avec les étudiants de l’école de journalisme et de l’associer à un média qui lui ressemble.  En 2004, il crée une association et un média du même nom, TVSOL (télévision à vocation solidaire). Son engagement est clair, il dit stop aux médias libéraux. Franck Demay reconnait avoir besoin, à ce moment précis, d’une nouvelle dynamique. Une dynamique qu’il exprimera également quatre ans plus tard, via un autre média télévisé, TLT, alors en difficulté.

Il a pour mission de redonner de l’impulsion à cette télévision et il le fait. Il la quittera pourtant, malgré lui, en 2013 avec un goût d’inachevé mais sans amertume. Ce sont les aléas de la vie avec ses expériences bonnes ou mauvaises, et dont il faut toujours savoir tirer parti pour avancer. Franck Demay les met à profit pour développer ses projets et parmi eux, il y a TVESS ,  le média de l’économie sociale et solidaire. Il veut en faire un outil économique solidaire et solide, susceptible de travailler au plus près des réalités cernées par TVSOL, d’en optimiser les actions par des réponses adaptées. Mais en dépit des réalités, des souhaits et des orientations, est-il facile d’œuvrer dans l’économie sociale et solidaire ? Franck Demay nous en parle et nous fait part de ses constats, de ses projets.

Toute orientation naît souvent d’un désir, parfois d’un constat et d’une certaine maturation. Pourquoi avoir choisi de créer une télévision à vocation solidaire ?
La création de Tvsol, télévision solidaire, est  née en 2004 avec un groupe d’amis, dont Bernard Berthuit qui était l’un des leaders de ce projet. Le constat était le suivant, l’actualité, telle que vendue par les médias classiques ne correspondait plus à notre état d’esprit, nous avions envie d’une télévision plus citoyenne plus humaine,  plus proche des gens, et non caractérisée par des rendements purement commerciaux et financiers. La première idée fut de faire une télévision tournée vers les gens et non une télévision tournée vers l’économie des médias.

TVSOL existe depuis 2004. Avez-vous le sentiment d’avoir été précurseur ? Avez-vous rencontré des obstacles ?
Précurseur oui, à cette époque je pense. Aujourd’hui un peu moins puisque l’économie sociale et solidaire est un peu plus investie dans ce champ d’activité depuis une décennie, mais à l’époque nous étions précurseurs puisque je me souviens avoir participé à un salon sur la solidarité, à Paris, à Villepinte précisément, où il n’existait rien en termes de médias solidaires donc oui à l’époque nous étions précurseurs pour ce projet là. Quant aux obstacles, ils étaient simplement d’ordre financiers, puisqu’il faut bien l’avouer, nous étions en ce temps là un peu rêveurs et ambitieux au point d’imaginer que nous pouvions nous installer sur la TNT, si ce n’est que les budgets de la TNT, même pour une petite chaîne de télévision, sont considérables et n’ont rien  à  voir avec les moyens d’une association, donc là on s’est un peu fourvoyé sur le plan financier, mais on s’est fait plaisir, on a fait une belle chose. Sans regrets.

Comment TVSOL s’est-elle structurée ?
TVSOL s’est structurée, dès le début, avec des professionnels journalistes ayant à peu près le même esprit que nous. Autrement dit des gens très humains, très solidaires, qui avaient envie de produire dans un cadre libertaire. A l’époque il existait TV Bruit sur Toulouse, mais ce média avait une approche plus alternative et politique. Nous avions un caractère plus social, voire sociétal. Donc un certain nombre d’amis, de confrères, d’intermittents du spectacle, journalistes, pigistes, associatifs, adhérents d’associations, se sont réunis autour de la table et chacun a apporté ses compétences. Parmi eux il y avait des photographes, vidéastes, etc… c’était vraiment une auberge espagnole, multi compétences. Ce chantier était très agréable.

Vous êtes un journaliste professionnel d’expérience, vous avez dirigé  les Etudes de l’Ecole de Journalisme de Toulouse, comment voyez–vous la profession aujourd’hui ? doit-elle appréhender l’information différemment ?
Oui car depuis longtemps, et cela est encore plus  vrai aujourd’hui, cette profession s’est abîmée. Il ne se passe pas une semaine sans que les médias soient remis en cause. Les modèles économiques explosent, que ce soit sur le plan local ou régional, national et international. La profession est en crise structurelle, en crise économique mais le fondement de cette crise structurelle c’est son modèle d’information.  C’est-à-dire que depuis 20 ans maintenant la communication a pris le pas sur l’information et la presse d’information générale, qu’elle soit écrite ou radio télévisée. Elle n’assume plus sa fonction de réflexion, de recherche d’information, de regroupement d’information, de prise de temps de l’information, il faut aller toujours plus vite, faire toujours plus court, avec toujours plus de sensationnalisme et ce qui devait arriver, arriva. C’est-à-dire que  les gens se sont détournés globalement de ce modèle d’information. On vit le paradoxe suivant, nous avons une multitude de canaux d’informations qui courent après des contenus de qualité, une qualité dépréciée depuis 20 ans et on cherche des abonnés sur des produits qui n’en sont plus. Résultat c’est la crise partout, c’est la recherche de nouveaux modèles, ce sont les plans sociaux, c’est la perte d’identité de cette profession. Nous traversons une crise aigue dont il faudra sortir  mais, de mon point de vue, une bonne dizaine d’années de réflexion supplémentaire sera nécessaire .

« la vertu appelée solidarité, disait Léon Bourgeois, est l’union volontaire et le dévouement réciproque des hommes ».  « Rien de durable ne se construit sans solidarité ». Pensez-vous que nos hommes politiques en aient conscience ?
Je ne crois pas qu’ils en aient conscience. Je pense que malheureusement le dernier exemple des élections européennes ont encore témoigné de l’éloignement du politique vis-à-vis de la démocratie locale et du monde citoyen. Qu’ils s’occupent d’eux-mêmes et de leur réélection, à la limite c’est leur métier, ils ont choisi de se faire élire, mais ils ont choisi cette fonction comme métier alors qu’ils devraient avoir une fonction de délégation. La démocratie représentative c’est cela. Se faire élire par le peuple, pour le peuple, pour représenter ses intérêts, les intérêts du peuples et non celui des élus.  Un seul mandat suffirait mais le problème c’est qu’on est dans une politique politicienne, c’est à dire privatisée, professionnalisée et les élus ont perdu le sens de l’intérêt général. Il reste bien quelques exceptions, heureusement, mais c’est simplement la partie émergée de l’iceberg. Alors, résultat des courses, la solidarité aux yeux des politiques, est un mot creux, vide, sans intérêt.

Si vous étiez porteur d’un message au président de la république, quel serait-il ?
Ce serait de l’inviter à sortir de sa tour d’ivoire, de redescendre en Corrèze, au plus près des réalités locales, et puis surtout de privilégier l’intérêt général et non l’intérêt particulier.

Parlez-nous de cet « Essentiel » qui vous habite.
L’ESSentiel est un projet solidaire, qui a vocation a devenir un projet coopératif demain. Aujourd’hui c’est un portail multimédia dédié à l’économie sociale et solidaire, né de l’expérience vécue au travers d’une télévision associative, TVESS, que j’ai créée en 2010 avec l’aide d’un fond social européen. On a fait quelques expériences et on s’est aperçu qu’il y avait une niche mal occupée, c’est-à-dire que l’économie sociale et solidaire n’était pas représentée convenablement dans l’espace médiatique. Il fallait combler ce vide. Aujourd’hui, comme le modèle économique le plus performant, le moins coûteux, le plus avéré, s’appelle l’internet, on s’est dit que créer un portail dédié à l’économie sociale et solidaire serait peut-être une bonne idée, d’où le projet de l’ESSentiel.

Un tel projet nécessite des moyens, est-il plus facile de sensibiliser et de convaincre les financiers lorsqu’on s’inscrit dans l’Economie sociale et solidaire?
Je crois malheureusement que c’est tout le contraire. L’économie sociale et solidaire, cette autre économie que certains appellent de leurs vœux, et j’en fais partie puisque je plaide pour celle-ci, a une dizaine années d’existence. En tout cas dans sa version grand public, bien qu’elle soit beaucoup plus ancienne puisqu’elle remonte au XIX ème siècle dans sa génèse, mais pour l’aspect contemporain et médiatique elle remonte à d’une dizaine d’années seulement. Jusque-là on n’en parlait pas, maintenant on en parle beaucoup, bien plus que ce qu’elle est vraiment, on est dans un effet de loupe. Malheureusement financièrement c’est une économie fragile, l’ESS, représente 10% du PIB. Elle est constituée par 20% que j’appellerai « capitalistique »  même si ils n’aiment pas ce terme, c’est-à-dire que l’argent dans l’ESS se situe dans les 20% représentés par les coopératives, les mutuelles et les fondations, et que 80 % de cette économie là, qui est une économie associative, souffre de financements.   Donc il est très difficile, contrairement aux propos qui sont tenus régulièrement sur toutes les antennes de France et de Navarre, de trouver de l’argent. Soit les capitalistes ont de l’argent, et dans ce pays il y a de l’argent mais ils le laissent dans le capitalisme  et ils n’ont aucun intérêt à l’investir dans l’économie sociale et solidaire, soit les 20% qui sont riches de cette économie, le gardent pour eux. Les autres souffrent du manque de moyen de financement. Donc c’est encore plus compliqué de trouver des modes de financement dans l’ESS.

« A chacun sa part de soleil » nous dit le logo de TVSOL, voyez-vous dans l’économie sociale et solidaire un moyen efficace d’y parvenir?
Un moyen solidaire oui, efficace ça reste à prouver. Ce sera toute l’aventure de demain et d’après-demain . A savoir si effectivement dans cette économie là on peut être humainement épanoui, rendre des services utiles à la population et en vivre dignement. Cette règle n’est pas encore à mon niveau établie et s’il y avait une part de soleil ce serait celle-ci. Mais pour l’instant c’est plutôt un soleil très voilé.

Quelles sont selon vous les grandes priorités auxquelles nous devons répondre?
Parmi les grandes priorités il y a la solidarité. Le problème c’est qu’elle est vendue à toutes les sauces. Aujourd’hui tout le monde en parle mais très peu l’expriment, très peu l’appliquent. On est dans un pays, la France,  où il y a à peu près 10 millions de pauvres. C’est devenu une catastrophe. Economiquement parlant nous ne sommes pas loin des lignes de rupture. Donc concernant la solidarité, heureusement que les associations, à leur niveau, servent encore de tampon et la jouent dignement. Mais en dehors du monde associatif qui est  un monde fondé sur le bénévolat et qui sert de lien social, de courroie de transmission et d’apaisement sociétal dans ce pays, je pense que la solidarité reste franchement l’objectif numéro  1. L’objectif numéro 2 serait l’arrêt de l’austérité. L’austérité a ses limites dans ce pays, depuis Maastricht c’est la dégringolade et on n’a pas fini de descendre. De plans d’austérité en plans d’austérité, bientôt on ne sera pas à 10 millions de pauvres mais 12, 15 millions et je ne sais pas où ça va s’arrêter. On est dans la descente contrairement à ce que l’on nous dit, nous sommes dans la précarisation, dans la paupérisation et si ça continue nous finiront  comme la Grèce, donc mon deuxième vœu c’est l’arrêt de l’austérité. Le troisième vœu serait la « reprise en main » de la conscience collective qui fonctionne d’ailleurs avec la solidarité et une forme de militantisme. On a atteint les limites de l’individualisme dans ce pays et le risque, la crainte même, c’est la paix qui est mise en danger, la paix  sociale, humaine.

Quels sont vos objectifs à court, moyen et à long terme ?
A court terme, de finaliser le développement informatique de cette belle plateforme qu’est l’ESSentiel, dans le multimédia. A moyen terme, la faire vivre dignement en terme de crédibilité et à long terme de la faire vivre financièrement parce qu’on a pas de modèle médiatique qui ne s’équilibre pas, en termes de comptabilité, donc il faut à tout prix que ce modèle économique existe. C’est tout le pari de cette aventure.

Quelle qualité personnelle vous semble la plus importante face à un tel entreprenariat?
La constance, la volonté d’aboutir sans se désunir et la conviction profonde que c’est un objectif réalisable. En clair, la détermination.

Martin Luther King a prononcé cette phrase devenue culte « I have a dream » (j’ai un rêve). Quel est le vôtre ?
De vivre en paix dans les années qui viennent, en paix de l’âme, en paix du cœur et en paix avec mes contemporains.

Interview réalisée par Nicole morgan