Le poisson lune va-t-il exploser ?

Le capitalisme va-t-il continuer à croître jusqu’à en mourir en nous entraînant dans sa chute ?
Telle est la question posée par un entrepreneur qui vient de publier chez Actes Sud/Colibris « Le syndrome du poisson lune ». Rencontre  avec Emmanuel Druon

Emmanuel Druon est un chef d’entreprise engagé dans ce qu’il appelle l’écolonomie « cela fait vingt ans que dans notre usine du nord chez Pochéco, nous montrons qu’il est plus économique de travailler de façon écologique que de ne pas le faire. Ca veut dire que toutes les matières premières, pour fabriquer nos enveloppes, proviennent de ressources renouvelables et renouvelées à l’échelle du temps humain. L’usine est entrée dans une forme de circularité puisque nous sommes autosuffisants en ressource hydraulique et bientôt en ressource électrique ». Le citoyen s’indigne de la façon dont les décideurs mènent le monde avec une certaine désinvolture à piller toutes les ressources que la terre a mis des millions d’années à fabriquer. Il pointe également la dérive d’une société qui produit de plus en plus de pauvreté et de chômage. Il s’interroge et nous interpelle en tant que citoyen du monde « va-t-on continuer à avancer de la même manière en laissant autant de gens sur le côté et en surexploitant des ressources qui sont épuisées? Plus on va chercher loin, plus on transforme le climat à une vitesse accélérée. On ne sait pas si le seuil de bascule est dépassé ou pas. Le GIEC dit que nous pouvons encore imaginer qu’il ne l’est pas, mais nous n’avons aucune certitude dans ce domaine ».

Emmanuel DruonUne autre approche
L’auteur du « Syndrome du poisson lune » poursuit « nous avons une responsabilité qui va très au-delà de la question de l’accumulation par une élite autoproclamée, de pognon, toujours le pognon qui ne nous intéresse pas du tout. Chez Pochéco, nous fabriquons deux milliards d’enveloppes par an. Avec mes 122 collègues, nous avons mis en œuvre une démarche qui fait que le papier provient d’une forêt gérée durablement. Quand un arbre est coupé, trois arbres sont replantés dans le respect de la biodiversité des espèces. L’arbre n’est pas coupé pour faire du papier, mais de la charpente. Nous récupérons les copeaux pour faire du papier. Il se trouve que le fabricant avec lequel nous travaillons chauffe la pâte à papier avec les branchages ramassés dans la forêt. Nous avons choisi des encres à base d’eau, de pigments naturels».
Aujourd’hui l’entreprise récupère également l’eau de pluie de la toiture avec un système installé depuis dix ans « nous avons planté de petits sedums sur la toiture de l’usine. Ce qui n’est pas évapotranspiré arrive dans des cuves. Et comme nos encres sont à base de pigments naturels et sans solvants, il suffit de mélanger du savon de Marseille pour nettoyer nos outils. Cette boue qui n’est pas toxique, est envoyée sur le système racinaire d’une bambouseraie de phytoremédiation que nous avons planté. Les bactéries du système racinaire décomposent les souillures, s’en nourrissent, constituent la tige qui est la seule biomasse générée. Les bambous qui nettoient les boues et s’alimentent avec, sont ensuite coupés pour chauffer l’établissement.»
Ecolonomie : entreprendre sans détruire, sera le titre de son prochain ouvrage à paraître chez Acte Sud en janvier.

druon3Chez Pochéco, il n’y a pas de dividendes versés à des actionnaires. Tout est réinvesti dans l’entreprise pour améliorer les conditions de travail, pour la formation, dans la maintenance préventive et dans l’achat de matières premières de qualité. L’écart des salaires est de 1 à 4, ici l’humain a toute sa place et notre interlocuteur est un être sensible qui aime le contact, la relation vraie.
« Ce système là, nous l’avons appelé l’écolonomie. Ce n’est pas la vision effarée d’un hurluberlu, ce sont les actes de gens qui s’engagent au quotidien pour ne pas être dans cette époque qui est : tu dois consommer pour vivre et en même temps tu épuises la planète ».

Dans le documentaire « Demain » réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent, Pochèco est mise en lumière et à juste titre.
A noter que l’image du poisson lune illustre bien la finitude du système capitaliste poussé à l’extrême. En effet, le poisson lune est le seul organisme vivant qui croit sans discontinuer jusqu’à la mort. « Le syndrome du poisson lune » est cette logique qui anime nos sociétés, fondée sur la croissance sans limites.

Christian Moretto journaliste à E-Volutionsmag Radio Occitanie et TV SOL